Augusto Forever

14 décembre 2009

Jeudi dernier, j’ai eu très peur. 18h, écroulé devant la télé dans une vaste opération de lobotomie, je viens de finir questions pour un champion, et Pujadas m’explique calmement sur TV5 comment le monde est beau et pourquoi Darcos chante si bien. Petite remise en contexte, je sortais d’une nuit blanche de boulot enchainée sur une journée de cours, j’avais grand besoin d’abrutissement. Je survis donc à l’épreuve du clip UMP, ils sont bien gentils de se taper l’affiche seuls comme des grands. Après par contre, pendant les 4 minutes du docu honteux sur le petit fils de Pinochet en campagne au Chili, là j’ai hurlé.

David donc, heureux de parler de l’international après avoir passé 10 minutes sur les mamies qui se font aggresser par des jeunes voyous, explique calmement comment la campagne pour un poste de député de Rodrigo Pinochet, petit fils du dit Augusto est un signe de “l’évolution des mentalités”. Des 3000 morts sous son régime, des milliers de prisonniers politiques, des 30 000 torturés et des exils forcés, on en entendra pas parler pendant le reportage. ( source pour les chiffres rapport Rettig, dit Rapport de la Comission Nationale Vérité et Réconciliation  sur les violations des droits de l’homme pendant la dictature du général Pinochet, trouvable intégralement ici : http://www.ddhh.gov.cl/ddhh_rettig.html en espagnol uniquement, et rapport Valech de 2004)

Simplement, les journalistes présentent l’homme qui fait campagne avec sur ses affiches le portrait du défunt dictateur barré d’un immense “GRACIAS”, comme un courageux politicard capable d’assumer son nom et le sang qui est dessus, sans frémir, heureux de l’héritage familial. Rodrigo était le petit fils “préféré du vieux général” nous apprend la voix off, et c’est en échappant à un attentat qui visait le dictateur alors qu’il n’avait que 9 ans que cette gueule d’ange a trouvé sa vocation. Le message est clair, et l’interview de l’intéressé lui permet même d’expliquer tranquillement comment la dictature de son grand père a permis de redresser économiquement le pays et d’ouvrir la voie à la démocratie. Simple message démago pour inciter à l’établissement de la loi et de l’ordre, pour restaurer la place indispensable de nos jours à l’autorité et à la force militaire sans qui, évidemment, la démocratie ne pourrait pas survivre. Joli brassée de fleurs lancée aussi aux héritiers des Chicago Boys et autres Milton Friedman qui doivent se frotter les mains de toute cette pub gratuite. Ces économistes néolibéraux disciples de Friedman assistent Pinochet qui “sauve” alors le Chili du communisme, mais cet accord tacite ne méritait apparement pas d’être relevé.

On entendra pas parler non plus de l’opération Condor, ni de l’admiration de Pinochet  pour Franco (il assista à l’enterrement du “généralissime”) qui fait partie de ceux qu’on aurait du mal à juger autrement que sur leur passé de dictateur. Durant 10 secondes sur 4 minutes, on entend la mère d’un prisonnier politique disparu. D’un seul, sur les milliers. Quand au coup d’Etat en lui même, traité aussi en moins de 10 secondes, on en voit une bombe sur le Palais présidentiel et ce message en off “Beaucoup de Chiliens n’ont pas oublié ce 11 septembre 1973 où le président Allende trouve la mort dans le palais de la Moneda” . Heu non, en fait il se suicide aprés avoir déclaré “ « le président de la République élu par le peuple ne se rend pas », précision à part. Des 40 000 prisonniers politiques enfermés par la suite dans le stade, (130 000 en trois ans), rien non plus. Il faut croire que le baillonnement de la presse sous la dictature avait des conséquences jusqu’à France Télévisions.

Les journalistes jouent aux question réponse à la fin de la même manière que l’avait fait un de leurs confrères 20 ans avant avec le général, lui laissant donc expliquer comment l’armée protège la famille, que la Patrie ne fait qu’une avec la famille, que le communisme est une menace permanente. Jusqu’ici parfaite récitation des fondamentaux du régime autoritaire conservateur, presque le moment le plus intéressant du reportage. Et au mot dictature, quand papi disait qu’il “n’aimait pas ce mot”, Rodrigo affirme simplement qu’il soutient l’oeuvre de son grand père

Que l’on parle de la descendance de Pinochet est essentiel. Qu’on précise que 20 ans après la fin de la dictature, le Chili est encore grandement divisé sur les années de dictature l’est aussi. Mais qu’on permette à un descendant de dictateur de revendiquer l’héritage de son grand père sans même revenir sur les exactions commises sous son régime me donne envie de vomir. Messieurs, mesdames, la Télé vous ment. Vous voulez vous mettre à hurler aussi ? Allez voir par vous même à la date du 10 décembre http://jt.france2.fr/20h/

Pour réagir, on peut toujours le faire en chansons, avec Inti- Illimani qui composa El pueblo unido en exil, qui dura 15 ans, n’ayant jamais pu retourner dans leur pays sous la dictature. à diffuser aux dizaines de milliers de Français qui ne savent rien sur Pinochet et qui depuis qu’ils ont vu ce reportage, en savent encore moins.

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